En janvier sortait l’adaptation d’un des meilleurs livres de Fred Vargas, Pars vite et reviens tard. Celui-ci permet de relancer un nième débat sur l’adaptation littéraire au cinéma, mais aussi la question du polar français.En trois mots, l’histoire se place dans la série dite « des Adamsberg », puisque les enquêtes sont menées par Jean Baptiste Adamsberg, policier rêveur et intuitif, secondé par Danglard, aussi rationnel que son supérieur est flottant, porté sur la bouteille autant que par l’amour qu’il porte aux cinq enfants dont il s’occupe. Cette fois ci, c’est à un tueur maniant la peste comme d’autre l’arme banche qu’ils s’attaquent. Voilà plus ou moins l’histoire du roman – et du film. Hélas, trois fois hélas, en s’attaquant à un des polars les plus vendus dernièrement, Régis Wargnier a certainement craint qu’on l’accuse de ne pas être auteur, et a décidé en conséquence de modifier tout cela. Attention ! Je ne dis pas qu’il est interdit de faire des modifications lorsqu’on adapte un roman, au contraire, elles sont bien souvent nécessaires. Mais, et cela sera dit une bonne fois pour toutes, je ne pense pas que cela soit une nécessité qui permette de prétendre au titre de réalisateur/auteur. Tout le problème de l’adaptation c’est que ces modifications se doivent d’être justifiées. Cela ne sert à rien de bouleverser gratuitement le roman sous prétexte de se l’approprier. Ainsi, ce n’est pas tant le déplacement de l’intrigue (encore que…) de la place Edgar Quinet à Beaubourg, définitivement plus hype et bobo, que réside la trahison de Wargnier au roman de Fred Vargas. Celle-ci se trouve dans le véritable contresens qu’il a fait quant à la personnalité d’Adamsberg : rêveur, intuitif, bordélique, Wargnier en a fait un colérique sans charisme dont l’histoire avec Camille et aussi inconsistante que la comédienne qui l’incarne. Pour incarner Adamsberg, Wargnier a choisi le très bankable José Garcia, absolument inconsistant et à des lieux de Jean Baptiste Adamsberg, sans réaliser qu’au sein même de son casting se trouvait un comédien idéal pour l’incarner : Lucas Belvaux, qui, physiquement, rejoint la description de Vargas – séparément, les pièces de son visage sont bordéliques, mais associées, elles en font un homme beau et attirant.
Alors le film sombre dans le grotesque, les personnages sont tous insignifiants et vides, alors que l’intérêt du roman ne réside pas tant dans l’intrigue policière que dans l’histoire de tous ces personnages satellites qui gravitent autour de la place et autour d’Adamsberg.
Bien sur, le cinéma n’offre pas forcement le même format que la littérature, et la coupe est une nécessité – oui, mais pas au dépend de l’essence même du roman. D’autant plus qu’on pourrait s’interroger sur les motivations de Wargnier adapter ce roman là de Vargas, puisque même l’intrigue principale est modifiée, violée et mise à nue de son essence, de son intérêt et sa force. Ainsi, Wargnier bouleverse les raisons qui motivent le meurtrier, modifications qui ne sont justifiables par aucune explication valable (difficulté de mise en scène, explications longues et complexes…). Encore une fois, pourquoi pas ? Soyons ouverts. Mais le personnage meurtrier détestant son père, responsable de tant de maux (viol de sa compagne, prison) devient un tueur vengeur des salauds qui ont tué son papounet en Afrique pour une histoire de sous : encore une fois, Wargnier prend le strict opposé de l’histoire raconté par Vargas : quel intérêt, alors, d’adapter précisément ce roman ?
Rajoutons à cela un vrai problème de mise en scène, banale qui se veut originale, bourrée d’effets visuels gratuits (ralentis lourds et vides de sens, surimpressions,…) ainsi qu’un mauvais mixage son (son sous modulé par rapport à la musique qui rend le dialogue dur à suivre) et on obtient à la fois une mauvaise adaptation et un mauvais film.
La forme, c’est l’autre élément (en plus du genre, le polar), qui permet de réunir Pars vite et reviens tard et le récent contre enquête. En effet, le problème du film n’est pas tant le changement de registre de Dujardin (c’est l’essence même du comédien d’être polyvalent, et il s’en sort pas trop mal) mais réside plutôt dans la forme : contre enquête a un vrai air d’un mauvais téléfilm de FR2, et, de fait, pas grand-chose du film. Il ne s’en dégage pas grand-chose, et les seconds rôles sont inconsistants et caricaturaux (Laurent Lucas en tête). La voix off n’apporte rien, elle alourdi plus le scénario qu’autre chose en voulant le clarifier (à en devenir grossier). Le cinéma français serait-il donc mauvais en polar ? Cela semblerait, au vue de ces exemples, une assertion plutot juste. Et pourtant, non, une lueur d’espoir se dégage, autant sur ce point que sur celui de l’adaptation : Ne le dis à personne, de Guillaume Canet.

Malgré quelques maladresses propres aux premiers films tout à fait pardonnables, le film de Canet dégage une atmosphère tendue de malaise très réussie. Cette fois ci, pas de grands dérapages devant la préfecture de police qui nous donne l’impression d’être un épisode de P.J, mais juste la traque d’un homme innocent – qui place le film dans la tradition d’un Hitchcock, avec, comme point commun central, le fait que l’essentiel ne réside pas dans l’intrigue policière mais dans l’histoire du personnage – ici, l’amour. Car Ne le dis à personne est avant tout une histoire d’amour.
Tous les personnages secondaires ont un réel rôle à jouer, une véritable épaisseur : leur histoire personnelle, même si elle n’est pas forcement racontée, est facilement imaginable. Cela est rendu possible par le fait qu’ils sont tous véritablement construits, et que leur présence n’est pas juste un motif pour faire jouer les amis acteurs de Canet. Au passage, on lui saura gré d’avoir constitué un joli couple lesbien entre la magnifique Kristin Scott Thomas et Marina Hands sans en avoir fait des tonnes. Ce couple est un couple, c’est une évidence, et Canet n’insiste pas sur la particularité de ses membres. Son traitement scénaristique et cinématographique est le même que pour un couple plus consensuel. Merci donc à Guillame Canet, car décidément, le cinéma manque cruellement de personnages comme cela.
Mais revenons à notre problématique de l’adaptation. Le travail que Canet a fourni est énorme, puisqu’il a transposé – avec talent, vous l’aurez compris- en France, une intrigue qui se joue aux Etats-Unis dans un système policier fédéral très particulier. De même, il n’a pas hésité à modifier un élément important du livre – le personnage est au courant de l’histoire incriminant sa femme, puisqu’il y a assisté – pour faire de son personnage un véritable Roger Thornhill qui ne comprend pas ce qui lui arrive – ce qui renforce d’autant plus le personnage, qui découvre avec le spectateur les divers rebondissements de cette affaire. Canet se place donc dans la lignée des grands Hitchcock, où un personnage innocent se trouve poursuivi par les autorités, instaurant un suspense intense et une véritable connivence avec le spectateur, qui ressent les émotions du personnage et mène son enquête avec lui, étape par étape.
Ainsi, Guillaume Canet prouve avec un seul film que le problème n’est ni l’adaptation en soi, ni le polar sauce française, mais plutôt les règles imposées (auto-imposées, semblerait-il, puisque Canet a pu réaliser son film sans barrières), à cette pratique d’adaptation et au genre.
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